Expo Basquiat à la fondation Maillol à Paris.
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Ce qui suit n’a d'autre prétention que de faire part de mes sensations. Qu’on me pardonne les faiblesses et les approximations dont je vais probablement faire preuve.
On avait cru détester Basquiat pour le côté branché des 80’s qu’il représentait. Malgré lui en fait. Il s’est fait remarquer par l’intelligentsia dans des expos collectives de jeunes artistes à l’époque, il a croisé les bonnes personnes, on en a fait une valeur sûre et comme il se shootait, on l'a travesti en martyre transfiguré lorsqu’il a crevé d’une overdose. À 27 ans.
Pour ceux qui veulent en voir plus
La discussion ne sera pas : c’est moche et ma petite sœur sait mieux dessiner. Le débat ne sera pas, c’est géniââââl, ça dérange. Quand on aborde l’expo, si on prend garde de commencer par le premier étage, consacré aux formats plus petits, et donc avec lesquels on peut mieux se familiariser, on est accueilli par une tyrannosaure surmontée d’une couronne flottante et l’œuvre a pour titre : distributeur de PEZ., vous savez, ces
trucs en plastique surmontés d’une tête de personnage qui présentent des bonbons lorsqu’on les égorge. C’est une belle métaphore pour sa carrière éclair. Le monstre d’un autre âge pressé comme un citron par l’establishment poudré de rails. Cela arrive
aussi chez nous , mais en d’autres proportions.
Alors qu’est-ce qui nous.frappe ? L’obnubilation d’un toxicomane. Ce type est remué par les jetons, par le mal-être, par l’effarement devant la vie, et la mort suspendue comme une auréole en forme de couronne (elle revient souvent).C’est normal que sa peinture nous apparaît comme unetorture interminable puisque peindre ne semble jamais l’avoir soulage de son angoisse.
Ce qui frappe, ce sont ses obsessions : la fascination du savoir (omniprésence de notions de physique, de biologie, d’anatomie—une passion d’enfant) mais aussi de l’histoire des blacks aux states, de l’impact du jazz sur la culture, etc, et encore et toujours la méfiance de l’Autre, des autres : ils sont menaçants, les autres, ils ont des mâchoires dentées de mauvaises intentions. L’enfer est pavé de contemporains, voilà bien le problème.
Quand au travail *proprement* dit, il devient encore plus bouleversant si on se figure bien ce que peut être un héroïnomane en plein trip. Quand on a eu le malheur d’en observer, évidemment c’est plus facile.
Quand on est défoncé, les couleurs ne sont plus des pigments, les couleurs ont le sens qu’on croit pouvoir leur traduire au moment où elles se présentent à nous. C’est pour ça que l’harmonie, chez Basquiat, ben, faut la chercher. Les détails ? En fonction de l’état : le trait est grossi, forcé à outrance, machinalement, éperdument, parce que tout à coup on est bloqué par un point, une idée, qu’on veut absolument préciser, et parfois ça dérape, et parfois le détail est inutile, finalement, alors on le raye, avec une autre couleur, comme on cache des cadavres sous quelques feuilles mortes. Le non-dit est fragmenté par la distraction : on laisse une partie d’une image en plan pour s’occuper d’une autre, et c’est comme ça, parce que dans cet état on peut difficilement faire autrement. On est tributaire du poison qui nous pourrit le sang, les organes, la construction même de la pensée. Basquiat n’exorcise rien en peignant, il confirme, c’est aussi affligeant que ça. Et c’est pour ça que nous tord les tripes.
Ce type peignait parce qu’il était enragé d’être vivant, qu’être vivant le terrorisait, qu’être vivant était la pire douleur possible avant de devoir mourir.La colère, la rage, la hargne, la peur, l’effroi, l’angoisse, à crever, voilà le rythme des mouvements de Jean-Michel Basquiat.
Quand on ressort, si on a détesté Basquiat, ce n’est plus le cas : le choix des peintures de l’expo est suffisamment judicieux pour le re-crédibiliser à nos yeux. On peut enfin apprécier hors des courants de mode.Avec de la patience on.a fini par l’apprécier à une plus juste valeur, dumoins le croit-on. Mais aussi, on ressent un peu de peine, comme lorsqu’on a pas su rassurer un copain de classe terrifié par la venue de l’âge adulte.